THOMAS Charles

 

 

Secteur « Barricade »

Né le 13 août 1910 à Etretat, Charles Thomas alias Pseudope après avoir été mobilisé à Cherbourg en 1940 et après une tentative pour gagner l’Angleterre, est rendu à la vie civile en novembre 1941. Mais il ne peut se résoudre à l’inaction lorsqu’il retrouve son échoppe de la rue Amelot, dans le 11e arrondissement de Paris. Avant-guerre, il était un de ces provinciaux « montés à Paris » après avoir appris le métier de cordonnier - bottier à Etretat. En décembre 1941, il ouvre donc à nouveau son petit atelier, à l’enseigne « Chez Charley », lieu bien connu par une clientèle d’habitués et d’amis. Et parmi toutes ces personnes figure un certain Robert Bernadac, inspecteur à la Préfecture de Police de Paris. « Moi, Robert, je ne peux rester comme ça. Il faut que je fasse quelque chose pour la France. Je suis célibataire et je n’ai que ma mère à Etretat qui est à l’abri » s’enflamme Charles Thomas. Le hasard fait bien les choses car son ami fait déjà parti d’un réseau sous le pseudonyme « Le Rouge-Gorge ». « Et bien écoute Charles, je reviendrai dans deux jours. Je t’amènerai quelqu’un » lui répond Robert Bernadac. Charles reçoit la visite de son ami accompagné d’un homme. Après les présentations, Robert lui annonce tout à coup : « Tu as devant toi « Tatou », un agent de l’Intelligence Service. Il nous aide à travailler ». L’homme est un spécialiste du renseignement militaire. Les attaches familiales de Charles en Normandie intéressent tout particulièrement l’officier britannique. Etretat sera une couverture inespérée pour notre futur espion. La vie de Charles Thomas vient tout à coup de basculer. Il doit apprendre durant une quinzaine jours les bases indispensables du métier pour espérer survivre dans la résistance car il est devenu yeux de la Gestapo et de la Police Française un dangereux terroriste.

Charles doit faire ses preuves. Alors Tatou lui confie rapidement sa première mission destinée à évaluer ses compétences de futur agent de renseignement. La mission consiste à se rendre dans la nouvelle zone côtière interdite sans papier. Et Charles Thomas ne possède aucun papier lui permettant de pénétrer dans cette nouvelle zone créée le 14 octobre 1941 par les autorités allemandes. D’une profondeur pouvant atteindre dix kilomètres par endroit, la zone côtière interdit effectivement à n’importe quel Français d’accéder à la mer à moins de pouvoir justifier d’un domicile ou d’un emploi dans cette zone. Habillé en matelot avec un vieux caban, Pseudote – son nouveau nom dans la Résistance – monte dans un train à Paris qui l’amène jusqu’au Havre. Tatou l’a prévenu : « Attention à vous à la gare du Havre car les Allemands contrôlent les sorties de train et toutes les voies de communication ».

Arrivé au terminus, Charles Thomas doit ruser pour franchir le barrage qui est d’une extrême rigueur. Il descend du train et sa grande taille lui permet de regarder au-dessus des têtes. Il se souvient : « J’avais pris place dans le wagon de queue, ce qui m’a laissé du temps pour observer le barrage. En arrivant près du tendeur, j’aperçois alors le chef de gare, accompagné d’un officier allemand et de deux agents de la Feldgendarmerie. Lorsqu’ils remarquaient un individu à l’aspect louche, il était immédiatement contrôlé ». Charles aperçoit à cet instant un ouvrier des chemins de fer portant des sacs de pommes de terre sur l’épaule. « J’attends une dizaine de secondes que le sac de patates soit sur l’épaule du gars et je me dissimule derrière l’agent et je passe le barrage sans être repéré ». Il se fond dans la foule et monte dans un autocar qui l’amène sans encombre à Etretat. Le premier volet de la mission est accompli. Il va devoir désormais se procurer les papiers. Là encore, ce n’est qu’une formalité grâce à la complicité de Gervais Paumelle et à celle du maire René Tonnetot. Il doit justifier d’un emploi à Etretat. Son ancien patron, le cordonnier Henri Cramoysan fournit l’alibi sans poser la moindre question. La carte est visée par l’adjudant Egonn Woywodt, secrétaire d’administration de la Kommandantur. Charles se rappelle : « Il était chouette le gars de la Kommandantur. Il a mis les cachets dessus sans aucun problème, sans me voir ».

 

La première mission est remplie avec succès mais juste avant de quitter Etretat, Charles croise un camarade. Il l’informe qu’il conduit un camion pour les Allemands et qu’ils sont entrain de creuser des trous et de construire des abris à proximité de la valleuse de Bruneval. Charley décide d’en savoir plus. La récolte est intéressante et lui permet de transmettre de nombreuses d’informations sur les travaux effectivement entrepris à la Poterie et à Bruneval. Il glisse même une carte postale provenant de sa collection personnelle représentant le manoir de Theuville. Grâce à Charles Thomas, les Britanniques détiennent ainsi des renseignements très précis qui serviront pour les préparatifs du raid commando. Il fait parler innocemment la famille, les amis, les commerçants, les travailleurs requis et même quelques collabos notoires. Il identifie dans un grand jardin un central téléphonique de la Luftwaffe. Les nombreux allers – retours entre Paris et Etretat amènent parfois des commères à se poser des questions. Un jour où il va acheter de la viande, la commerçante qu’il connait pourtant très bien l’interpelle d’une façon étrange : « Et bien Charles, on ne voit que toi à Etretat ! ».

 

La vigilance est essentielle voire vitale. Malgré les risques de dénonciation, l’agent de renseignement doit tout noter : « Tout ce que je ramassais était inscrit sur des papiers et je mettais ça dans ma poche. C’était dangereux mais je ne pouvais pas tout retenir dans ma tête. Il y avait trop d’informations. Si un mur en béton faisait 2.55 mètres d’épaisseur, il ne fallait pas dire qu’il en faisait peut-être trois. Je devais être très précis, le plus précis possible pour transmettre des infos fiables ». Alors les résultats vont au-delà de ses espérances. Les moindres mouvements et déplacements des troupes d’occupation, les emblèmes, les plaques d’immatriculations des véhicules, les fanions, les insignes sur les uniformes retiennent l’attention. Pas un détail ne doit échapper à la vigilance de l’espion.

 

Il met rapidement son parrain Gervais Paumelle, dans la confidence. Il est d’ailleurs le seul à Etretat à connaitre les véritables motifs des visites à répétition de son filleul. A son tour, Monsieur Paumelle intègre le réseau Alliance en février 1942 en qualité d’agent informateur. Il obtient de précieuses informations auprès de soldats allemands qui ne peuvent se douter que cet homme si gentil est lui aussi un agent de la Résistance. Les Allemands lui ont même délivré une autorisation spéciale pour qu’il puisse se rendre dans son petit chantier naval situé sur la plage et poursuivre ainsi son activité professionnelle malgré les restrictions de circulation.

Régulièrement, un soldat allemand, menuisier dans le civil, lui tient compagnie. Non pas pour le surveiller mais pour travailler. Il utilise les machines-outils pour fabriquer des ogives en bois destinés aux obus d’exercice car les métaux sont devenus rares pour l’armée allemande. C’est une nouvelle fois une occasion inespérée pour collecter des renseignements intéressants. Mis en confiance par Gervais Paumelle, le militaire allemand se voit proposer un système pour améliorer sa production. Il livre ainsi au réseau Alliance le calibre de toutes les pièces d’artillerie mis en batterie à Etretat et dans ses environs. « Je n’avais pas besoin de me rendre sur place avec le risque de me faire prendre, c’était si facile » se remémorait Charley, encore amusé par la naïveté du soldat du Reich. Charles est connu des sentinelles et accède au chantier sans trop de difficulté, malgré un soldat plus méfiant que les autres. Au premier étage du chantier, il a même aménagé un poste d’observation où il pourra, sans être inquiété et durant toute la guerre, photographier la plage avec l’avancement des travaux ou la modification des défenses. Les pellicules sont rapportées à Paris où Robert Bernadac les fait développer avant de transmettre les photographies à Londres. Pas un seul élément de ce qui va devenir le Mur de l’Atlantique dans la région n’est oublié.

 

Ses missions l’amènent au Havre. Il déjeune souvent chez un de ses amis, électricien au port du Havre. Requis par les Allemands, il fournit sans s’en rendre compte lui aussi beaucoup d’informations au résistant. Il le renseigne sur la situation des cales sèches, sur la mise en place de filets anti sous-marins ou sur les mouvements de navires allemands. Charley ne pouvait pas noter les renseignements devant son ami. Alors il attendait d’être rentre chez lui à Etretat pour le faire. Il connaitra également tous les mouvements de navires allemands dans le port de Fécamp. De retour à Paris, il transmet à Josette, la secrétaire du groupe, toutes les informations collectées. Elle tapait tout à la machine à écrire et dans le courant de la semaine un groupe action emportait les courriers sur une piste d’atterrissage dans la région parisienne. Un avion anglais venait chercher le courrier et redonnait en échange d’autres lettres ou de consignes pour les chefs du réseau. Charles n’a jamais su où atterrissait les avions et il ne voulait surtout pas le savoir. Moins on n’en savait à l’époque et mieux c’était. Quand les infos étaient importantes et urgentes, elles étaient transmises directement par poste émetteur ». Le cartographe du réseau est régulièrement mis à contribution et reporte tous les éléments que lui fournit Charles sur des cartes d’Etat-major.

 

A la demande de Charles Thomas, le jeune Maurice Poirier âgé de 14 ans qui retourne régulièrement à Etretat entre 1942 et 1944 devra transmettre des courriers que Gervais Paumelle lui aura confiés à Etretat. Après deux missions sans problème, la troisième et dernière livraison va poser problème car Charles est absent de Paris et ne sera pas au rendez-vous. En cette fin d’année 1943, le jeune Maurice devra alors remettre son enveloppe à un monsieur dont il ne connait que le signalement. Il doit le retrouver à Paris à la descente du train près de la gare Saint Lazare. Maurice remarque aussitôt que l’inconnu du rendez-vous est entouré par deux personnes, habillés de grands manteaux en cuir et coiffés de chapeau. Est-ce un piège ? Il comprend que son contact est « grillé ». Il prend tout de suite une sage décision. Il continue son chemin jusqu’au métro en veillant à ne pas être suivi. Il attend plusieurs jours dans l’angoisse avant de remettre finalement le courrier à Charles qui est rentré entre temps chez lui.

Bien des années après la guerre, Charles Thomas annoncera à Maurice que la troisième enveloppe contenait des plans de champs de mines, des informations sur les défenses et les effectifs allemands. On le voit, Charley reste très actif à Paris malgré le danger permanent. L’espérance de vie d’un résistant n’a cessé de décroitre. Son chef et ami, Robert Bernadac, a été arrêté par les Allemands le 12 mars 1943. Juste avant l’arrestation de Robert dit « Le Rouge –Gorge », Charles Thomas devait le rejoindre dans un cinéma mais un empêchement de dernière minute lui a fait changer son programme. Charles se cache immédiatement chez sa soeur. Depuis longtemps, il s’est adapté dès le début à cette vie dangereuse. L’enseigne « Chez Charley » est devenue un des éléments clefs du réseau Alliance à Paris. Il a d’ailleurs aménagé sous son établi, sous le plancher, une vaste cache dans laquelle il entrepose les trois postes émetteurs – récepteurs du réseau pour communiquer avec Londres. Chaque poste avait un nom d’instrument de musique. Les quartz sont dissimulés dans un tiroir à part. Selon les besoins, les opérateurs radio viennent se fournir chez Charles. Mais avant de récupérer du matériel, ils ont convenu d’un code. Si une porte située sur la rue est inclinée de tant de degrés, c’est qu’il y a danger, ils doivent immédiatement rebrousser chemin. Grâce à des complicités à la Préfecture de Police, Robert Bernadac a obtenu la liste complète des plaques d’immatriculation des véhicules de la Gestapo parisienne et ils surveillent les allers et venues des voitures dans la rue Amelot. Après toutes ces précautions, les résistants pouvaient enfin se rendre chez Charley. Là, ils doivent d’abord donner leur pseudonyme et le nom de l’instrument de musique. Charles donnait ensuite le poste avec le quartz. Le radio partait en banlieue pour envoyer ses messages depuis une villa. Il revenait ensuite déposer le poste émetteur rue Amelot. Charles stocke également des armes, de l’argent et le courrier en attente. Il met à profit son savoir-faire pour truquer les chaussures des membres la Résistance. Il confectionne en effet de magnifiques doubles semelles très utiles pour dissimuler des papiers importants. Il fabrique aussi des talons creux pivotants ou pointés. Et dans ce domaine, il ne manquait pas d’imagination.

 

Le mur de l’Atlantique n’a donc plus beaucoup de secrets en 1944 pour les Alliés. Un autre exemple prouve la grande efficacité de Charles Thomas. Il localise l’Amiral Doenitz dont les agents de Londres avaient perdu la trace. Une autre information capitale va parvenir un jour dans la boite aux lettres de Charles Thomas à Paris. Gervais Paumelle l’informe à partir d’Etretat, dans une lettre aux accents pro-allemands que le Maréchal Rommel doit venir visiter le Mur de l’Atlantique à Etretat tel jour et dormir le soir même dans une villa bien connue. Gervais écrit : « Malheureusement nos amis allemands devront repartir le lendemain matin à 10 heures ». C’est une occasion inespérée pour tuer le grand patron du Mur. Charles échafaude immédiatement un plan pour faire mitrailler la voiture du Maréchal lorsqu’il sera sur la route du Havre. Il veut faire intervenir les chasseurs de la Royal Air Force. Malheureusement, l’information ne parviendra jamais en Angleterre. L’unique opérateur radio disponible de Charles qui pouvait transmettre en urgence cette information venait de partir une demi-heure plus tôt pour .... L’Angleterre.

 

Après le débarquement de Normandie, un rapport signale la construction de bases de lancement de fusées V1. Les chefs du réseau Alliance envoient aussitôt Charles Thomas en mission dans le département de la Somme. Il doit repérer et établir une carte très précise des nouvelles implantations en béton. Charley enfourche son vélo, quitte Paris et direction Tours-en-Vimeu, près d’Abbeville. Les kilomètres ne lui font pas peur mais arrivé en banlieue parisienne, à Gonesse, il doit franchir un solide barrage allemand. Il est contrôlé par des agents de la Gestapo. A leur demande, il présente ses papiers d’identité sans rien laisser paraitre, aucune émotion. Il ne tremble pas, reste maître de lui. Pourtant il a dissimulé dans son pantalon une carte d’état-major de la région qu’il doit explorer et sur laquelle il devra noter un maximum d’informations. Après des vérifications minutieuses, les policiers le laissent repartir, sans le fouiller mais restent tout de même septiques. Il a eu chaud Charley. Et notre agent de renseignement repart, tranquillement, sans précipitation.

Arrivé à destination, il loge 8 jours chez Georges Delaumelle, un restaurateur et résistant mais d’un autre réseau. Pseudope recueille là encore des renseignements d’une très grande précision. Quelques jours plus tard, les 12 rampes de lancement sont en partie neutralisées lors d’attaques de la RAF.

 

Charley est passé à travers les mailles du filet de la police politique allemande. Malgré un cloisonnement indispensable, des centaines de ses camardes seront fusillés ou déportés quelque part en Allemagne, ou dans l’Est comme ils disaient à l’époque. « Dans mon groupe à Paris, expliquait Charles Thomas, nous étions à la fin que deux ou trois en s’en être sortis. Après la délation d’un général français, les Allemands ont arrêté 52 personnes de mon réseau. Une grosse partie de mes copains sont morts. »

 

Après guerre, certains reprocheront les nombreuses médailles décernées aux Résistants. Charles Thomas ne prêtera jamais attention à ces quelques attaques, souvent empreintes de jalousie. Toute sa vie durant, « Pseudope » restera très discret concernant ses activités d’espionnage. Il faudra attendre des années pour que Charles veille bien se confier, raconter ses peurs et surtout sa haine de voir tant de ses amis tombés sous les balles allemandes.. En 1963, après avoir vendu sa cordonnerie qui aura conservé tant de secrets de la Résistance, Charles Thomas revient définitivement à Etretat. Il retrouve quotidiennement sur le perrey tous ses copains comme il aimait le dire. Avec Marie-Madeleine Fourcade son grand chef de l’Alliance qu’il estimait tant, Charles sera reçu à Londres par la Reine Elisabeth II. Cet homme si gentil et si doux exprimait tout de même un regret. Il me dit un jour, lors d’un entretien chez lui, presque gêné : « Si c’était à refaire, je voudrais faire parti d’un groupe action dans la Résistance pour venger tous mes copains morts pour la France. »

Cet homme humble et courageux qui forçait l’admiration de tous, meurt le 15 novembre 2000 alors que son espérance de vie, comme celle de ses camarades résistants n’était que de 6 mois en moyenne en 1944. Il repose aujourd’hui dans le cimetière d’Etretat.

 

Christian Bernadac écrivait en 1980 dans son livre Le Rouge-Gorge : « Précieux Charley. Courageux Charley. Charley le modeste. Ce cordonnier vaut un général ! Tu peux même dire : « Vaut mieux qu’un Maréchal. Ah ! Les plans de Charley concernant le mur de l’Atlantique. Grâce à lui, pendant deux ans, aucun détail du Mur ne nous a échappé. Charley qui n’aura jamais sa rue, chez lui, à Etretat. Vous pensez ! Un cordonnier ». Un cordonnier peut être mais, comme tous ses camarades de la Résistance et tous les combattants de la France Libre, un homme animé par une fibre patriotique, un cordonnier amoureux de la Liberté. Alors il était temps de faire mentir Christian Bernadac en donnant le nom d’une partie du Perrey à notre ami Charles Thomas, héros si discret, trop discret, de la Résistance Française.

 

Distinctions : Charles Thomas sera décoré entre autres de la Médaille de la Résistance et de la Croix du Combattant

SOURCE : Cédric Thomas - Conférence du 6 Juillet 2013 Etretat

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