Discours de M.le Maire de Vierville sur mer M. JM Oxeant 6 juin 2010

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Mesdames et Messieurs,

 

                        En ce 6 juin 2010,

                Soyez les bienvenus à Vierville sur mer.

 

C’est à Bayeux le 14 juin 1944 que le Général de Gaulle, s’adressant aux Bayeusains libérés déclara : « Vous qui avez été sous la botte de l’ennemi et avez fait partie des groupes de résistance, vous savez ce qu’est la guerre ! »

 

                 Tous nos concitoyens avaient eu à subir les effets de cette guerre, plus encore dans les zones côtières devenues zones stratégiques fortement militarisées : la pesante présence des troupes d’occupation y imposera une réalité quotidienne brutale – interdictions multiples, réquisitions des biens, des hommes, corvées, brimades, répression. C’était le lot de tous.

 

                  Mais tous ne s’accommodèrent pas de cette situation : les collaborateurs qui devinrent bien vite pires que leurs maîtres et les hommes libres qui entrèrent en résistance pour les premiers d’entre eux dès 1940.

 

                   Plusieurs groupes créés dans notre région évolueront au fil des années, s’adaptant aux situations, aux femmes, aux hommes qui les composent.

 

                    Dans le magnifique travail réalisé en 1996 par les élèves des collèges Paul Verlaine et Alain Chartier avec Messieurs Le Gros, Marsault et Sénécal, j’ai lu les noms des réseaux Hector, Ceux De La Résistance, l’Organisation Civile et Militaire, Mithridate, le Comité de libération du Calvados, Alliance.

 

                    Le réseau Alliance créé en 1940 par le Commandant Georges LOUSTAUNAU LACAU verra ses dirigeants arrêtés les uns après les autres, déportés, massacrés.

 

                     En 1942, lorsque l’occupant envahit la zone libre, Alliance est réorganisé en trois zones. Celle de l’Ouest de la France est placée sous le commandement de Jean ROGER SANTENY, dit Dragon. Risquant à tout moment leur vie, les résistants ne furent pas nombreux dans notre région. Ceux du réseau Alliance choisirent des noms d’animaux pour dissimuler leur véritable identité comme Dragon, Civette, Pic, Emouchet, Bison Noir ou Chordeille…

 

                      Par dérision, les Allemands surnommèrent le réseau l’Arche de Noé. Ils avaient oublié que l’Arche portait la renaissance qui viendrait après les temps obscurs !!

 

                       Hommes, mais aussi femmes, décidés à tout faire pour contribuer à la libération de la Patrie, d’origines sociales différentes, les destins des Résistants s’entrecroisèrent dans l’accomplissement d’une multitude de tâches, un vrai travail de fourmi fait de patience, d’observation, de ruse et de silence !

 

                       Il  importait avant tout de recueillir et de transmettre un maximum d’informations à l’état major allié, mais aussi d’aider les aviateurs à rejoindre l’Angleterre ou les réfractaires à se soustraire au travail obligatoire, de préparer la libération de notre sol sans négliger son administration le moment venu par des civils français et non par des militaires alliés comme certains le désiraient.

 

                        Jean SAINTENY avait compris tout cela très tôt. Après l’armistice du 22 juin 1940, il voulut continuer la lutte contre l’oppression allemande. Arrêté par la Wermacht en septembre 1941, il sera relâché faute de preuve.

 

                         En 1942, le réseau Alliance se met au service des Alliés. Le Sipo-Sd, (Sicherheitspolizei), service de contrespionnage allemand, arrête Jean Sainteny le 16 mai 1943 ; il lui échappe 2 heures après. Il doit alors entrer dans la clandestinité. Le 7 juin 1944, arrêté à Paris, torturé par la Gestapo, hospitalisé, condamné à mort dans la nuit du 4 au 5 juillet 1944, il réussit  à s’évader avec l’aide d’un gardien pour finalement  prendre contact avec l’état major de Patton le 16 août 1944.

 

Les membres du réseau Alliance arrêtés n’échappèrent pas tous à leurs tortionnaires : Robert Boulard et Désiré Lemière habitaient Vierville, l’un à Vacqueville, l’autre aux Fosses Taillis.

 

            Ces deux hommes aimaient, je crois, la vie. Ne dit-on pas que juchés sur le toit de leur maison, ils se donnaient la réplique d’un bout à l’autre de Vierville au clairon et à la trompette ? .

Oui, ils aimaient la vie ! Leurs enfants se souviennent d’eux comme des pères aimants, et attentionnés. Désiré, menuisier avant guerre, continuait d’aider sa femme à tenir sa petite ferme. Il avait du rechercher une source de revenus de remplacement dans cette période d’occupation sans matières premières, sans commande pour nourrir leur 3 enfants. C’est ainsi qu’il devint facteur.

Robert déjà facteur, avait lui aussi des journées bien remplies, ayant toujours à faire après le travail à la maison, au jardin, pour que les 4 enfants mangent à leur faim en ces temps de disette.

            Désiré et Robert passaient tous les deux du temps avec leurs enfants même si souvent, c’était pour partager le travail !

Désiré n’hésitait pas alors à remettre une petite pièce à celle qui l’avait bon gré, malgré aidé.

Lorsqu’il dut réparer le puits du jardin, Robert demanda aux gosses d’apposer l’empreinte de leurs mains sur le ciment frais qu’il venait de poser sur la margelle. Ces empreintes sont toujours là, témoins muets d’une complicité entre un père et ses enfants.

 

Qu’est-ce qui décida ces pères de famille paisibles à entrer dans un mouvement de résistance organisé ?

Je l’ignore et j’imagine qu’ils n’ont pas dû souvent parler de tout cela à leurs proches.

Réaction classique contre un occupant ? Refus de la défaite ? Aider son pays à retrouver sa liberté ? Assurer un avenir de Paix et de liberté à leurs enfants ? Eux seuls l’ont su !

 

Ces hommes de caractère, tous les deux facteurs parcouraient chaque jour les chemins de nos villages, observant en détail les activités des troupes d’occupation.

Ils seront actifs dans la recherche et la transmission de renseignements jusqu’à ce matin du 05 mai 1944 où ils sont arrêtés par les hommes de main de la « bande à Hervé ». Ces auxiliaires Français du Sipo-Sd, escortent  leurs prisonniers à la prison  de Caen  où ils sont internés.

Ils sont régulièrement extraits de leur geôle, pour être interrogés, sous la torture, rue des Jacobins.

 

            Les nouvelles sont rares, quelques courts messages parviennent à franchir les murs de la prison. Le temps semble bien long à leur épouse, à leurs enfants, si jeunes encore pour certains. Le plus jeune fils de Désiré a 3 ans, celui de Robert, 6 ans.

 

Dans la matinée du 06 juin, le Sipo-Sd, comprenant que les alliés ont engagé sur nos plages les opérations de libération de l’Europe, décide d’éliminer les résistants emprisonnés à Caen. Ils ne doivent pas survivre à la défaite nazie, ils doivent payer le prix pour avoir contribué à la préparation des combats libérateurs.

Des exécutions sommaires sont rapidement organisées ; 80 personnes environ seront abattues au cours de la journée dans les petites cours de la prison, puis enterrées sur les lieux même de leur martyr.

Quelques jours plus tard, les corps sont exhumés, chargés dans des camions, transportés vers une destination restée toujours inconnue à ce jour.

Peur d’être accusés de crime de Guerre, dernière vengeance ou habiles exécutants de la procédure « Nacht und Nebel » Nuit et Brouillard, la procédure qui prévoit et organise la disparition totale des ennemis du Reich, laissant à tout jamais les proches des victimes sans nouvelles ? Je ne le sais pas.

 

La libération progressive de la campagne normande puis de Caen entretiennent l’espérance de voir Désiré et Robert libérés rentrer à la maison ; en septembre 1944, la nouvelle de leur disparition arrive aux familles.

Quatre mois d’attente déjà ! et le cauchemar continue. S’ils sont morts, que l’on nous rende leurs corps !

 Une nouvelle attente commence, pour donner une sépulture décente à ces pauvres victimes de la barbarie,  une sépulture sur laquelle se recueillir ! En vain !

Le poète espagnol Luis Cernuda a écrit dans cette période :

« Les jours de la vie sont amers à qui, à force de souvenirs, ne vit qu’une très longue attente ».

 

66 ans après, personne n’a encore été en mesure d’apporter une indication sur la disparition de Robert et Désiré et de tous leurs compagnons qui luttèrent pour le retour d’un monde meilleur.

Leurs épouses forcent l’admiration pour leur courage si fort, et leur discrétion dans ces jours terribles, dans les années suivantes, conduisant leurs enfants vers l’âge adulte avec bien peu d’aide.

 

Il est donc légitime que le nom de ces hommes garde une place à Vierville dans notre vie ordinaire et libre, pour que nous nous souvenions qui ils étaient, ce qu’ils ont fait pour notre pays.

Quelle que soit la distance dans le temps de ces événements, nous disons ne pas vouloir oublier les souffrances que la folie des hommes a infligées à d’autres hommes.

Ce serait trop injuste :

-injuste pour tous les soldats alliés tombés au combat

-injuste pour ces hommes de l’ombre assassinés sous la torture

-injuste pour ces civils, enfants, femmes, hommes, tués au mortel hasard des bombardements.

 

Et comment oublier la misère morale, affective, économique même parfois, que toutes ces disparitions ont engendré dans ces années noires !

Combien de familles ont eu à traverser ces épreuves parce qu’un  des leurs avait fait le don de sa vie pour la Patrie ?

 

Ces réponses, Mesdames, Messieurs, nous les connaissons ; elles guident ce matin nos pas vers ce lieu où nous rendons hommage à la mémoire de ces êtres humains disparus.

Nous aimerions tant que toute cette énergie de la vie n’ait pas été vainement brûlée. Nos enfants vivent dans la paix.

Aidons les à comprendre qu’eux aussi, un jour en seront les dépositaires pour les générations futures, qu’elle est fragile, que ce mot magnifique  a plus que jamais du sens dans notre pays de liberté.

 

                                      En baptisant ces rues, à Vierville, nous rendons hommage aux  hommes d’action, nous rendons également hommage à tous les membres du réseau Alliance, et plus particulièrement ceux du Bessin qui périrent sous la torture, déportés ou abattus à la prison de Caen le matin du 6 juin 1944, là où Robert BOULARD et Désiré LEMIERE disparurent à tout jamais, ainsi que leurs compagnon Albert ANNE, charron à Asnières, Georges THOMINE à Port en  bessin, et tant d’autres.

 

Comme l’a si bien écrit Monsieur Jacques Vico, lui-même résistant et actuel grand témoin de l’Histoire, président de l’Union des combattants volontaires de la Résistance du Calvados et vice-président national de cette organisation :

 « La résistance, ce ne sont pas des histoires du passé, c’est à la fois éternel et universel. C’est un combat de tous les jours pour la liberté et la dignité de l’Homme .

 

                                                                                  Jean-Marie Oxéant

                                                                                  Maire de Vierville sur mer